Archive for ‘ April, 2008

Espérances de vie (2/4)

Nous avons vu hier qu’au prix d’hypothèses très réalistes, il est possible de caractériser le niveau sanitaire d’une population au moyen d’un paramètre dont chacun peut comprendre la signification: l’espérance de vie à la naissance.
Ce paramètre permet des comparaisons dont le résultat est parfois lourd de signification.

Par exemple en Amérique du Nord, selon l’Encyclopedia Britanica, l’espérance de vie des hommes est au Canada de 77 ans, à Cuba et chez les blancs des Etats-Unis de 75 ans, de 73 ans au Mexique et de 69 ans seulement pour les personnes non-blanches des États-Unis. Et la classification est semblable pour les femmes: 84 ans au Canada et seulement 78 ans au Mexique. Autrement dit, dans ce continent américain, seul le Canada dispose d’un système sanitaire aussi efficace que celui de la France.

Nous avons pris l’habitude de comparer les niveaux de vie des diverses nations en calculant les richesses produites exprimées en euros ou en dollars. A ce compte, les USA avec 38 000 dollars par habitants l’emportent largement sur Cuba qui atteint à peine (toujours suivant les données de l’Encyclopedia) 3 000 dollars par an et par personne. Douze fois moins que les USA et dix fois moins que la France.

Ces quelques comparaisons mettent évidence la difficulté d’établir un palmarès des nations. Tout dépend du choix des caractéristique qui sont considérées comme essentielles. Autrement dit, tout dépend de la finalité adoptée par la société.
C’est là que se manifeste véritablement l’orientation collective. Faut-il privilégier les activités qui produisent des richesses (mesurables en euros ou en dollars)? ou celles qui permettent un meilleur fonctionnement du système sanitaire? ou encore celles qui rendent efficace le système éducatif? ou encore celles qui s’inscrivent dans la perspective d’un futur conflit nucléaire…
L’important est que la réponse soit formulée de façon claire.

Les dictatures posent souvent la question sous la forme simple : “Du beurre ou des cannons, que voulez-vous ?” Cette présentation a au moins le mérite de ne pas être hypocrite. Par contre, le choix mal défini qui est celui présenté par le terme croissance est surtout un camouflage des véritables objectifs, ou pire encore, le camouflage de l’absence d’objectifs… Oui, insistons là-dessus; les USA : 38 000 dollars par habitant, Cuba : 3 000. Douze fois moins, mais l’espérance de vie : 84 ans pour les femmes blanches et seulement 76 pour les femmes noires des Etats-Unis d’Amérique.

Espérances de vie (1/4)

Une fois de plus, le bulletin mensuel publié par l’institut national d’études démographiques (l’INED) rapporte des informations qui nous éclairent sur un aspect peu connu et pourtant fondamental de notre société. Il s’agit de l’espérance de vie. Une caractéristique qui nous intéresse tous.
Encore, faut-il bien comprendre ce qu’elle signifie et la façon dont elle est calculée.

Le plus souvent, ce qui est annoncé par les médias est l’espérance de vie à la naissance.
Le mot espérance doit être entendue avec le sens que lui attribue le raisonnement probabiliste. Cette espérance est calculée, par exemple pour l’année 2007, à partir des statistiques de décès fournies par l’état civile. Elles permettent de calculer les probabilités, pour un individu ayant l’âge a au 1er janvier 2007, d’être encore vivant au 1er janvier 2008.
On fait alors l’hypothèse qu’au cours des années avenirs, les probabilités de survie aux divers âges seront les mêmes que celles constatées entre le début et la fin de 2007.

On calcule ainsi les diverses valeurs de la variable aléatoire nombre d’années encore à vivre dont on calcule la moyenne. Le nombre obtenu: l’ espérance de vie, est un très bon indicateur du niveau sanitaire d’une population ou d’une nation; encore faut-il ne pas se leurrer sur sa signification.

Dire que l’ espérance de vie à la naissance est actuellement, en France, de 77 ans pour les garçons et de 84 ans pour les filles, ne constitue pas une prévision que l’on pourrait faire face à un enfant qui vient de naître. Ces nombres correspondent à l’hypothèse que ces enfants rencontreront au cours de leur vie à chaque âge, le même risque de mortalité qu’ont affrontées les personnes de cet âge là en 2007.

On peut espérer qu’en réalité les conditions de vie seront améliorées et que le système sanitaire sera encore plus efficace à l’avenir. Si l’on veut faire des prévisions, il faut donc faire l’hypothèse d’un accroissement de cette espérance. Il n’est pas exclu qu’à la fin du siècle qui commence, les espérances de vie dans notre pays dépasseront 100 années aussi bien pour les hommes que pour les femmes.

Parvenir à ce résultat est très probablement à la portée de nos sociétés. C’est une question de volonté, de mesures prises pour soigner. Et cela serait une véritable source d’émerveillement face aux humains qui ont été capables d’utiliser leur intelligence à jouer sur la durée de leur propre vie.

L’École n’est pas une Entreprise (3/3)

Revenons sur ce constat qu’il est de bon ton, aujourd’hui, de préconiser, comme on dit, une large ouverture de l’Ecole sur l’Entreprise.

Il est vrai que montrer aux jeune en quoi consiste l’activité des organismes de production et du commerce fait partie de l’information qui leur est nécessaire. Leur regard doit pouvoir pénétrer dans ce monde qui leur semble à la fois fascinant et inquiétant. Il faut donc que l’information leur soit fournie.

Mais pour autant il serait trompeur le leur proposer de calquer les modes de fonctionnement des entreprises pour organiser l’enseignement. les objectifs sont totalement différents, les contraintes également.
Le plus grand danger de cette ouverture est que le monde de l’entreprise considère le système éducatif comme le fournisseur de la ressource dont il a le plus besoin: la ressource humaine et qu’il intervienne pour que cette ressource soit calibrée en fonction de ce besoin.

Cette attitude serait dangereuse d’abord en raison de l’impossibilité pour les entreprises de préciser de quelle capacité physique ou intellectuelle elles auront besoin dans une génération. Hors la génération est l’unité de temps de l’éducation alors que l’unité de temps de l’entreprise est beaucoup plus proche de l’année. De combien d’ingénieurs en informatique, de combien de gardiens de bureau aura besoin l’économie dans 25 ans ? personne ne peux le pronostiquer.
Il est donc inutile d’en faire une préoccupation dans l’école.

Mais surtout, cette intrusion de l’entreprise dans le système éducatif détourne celui-ci de sa vocation. Cette vocation n’est pas de procurer à la machine économique la ration d’énergie humaine, de savoir-faire, d’intelligence dont elle a besoin. Elle est, répétons-le, d’un autre ordre. Etre au service, non-pas de l’économie, mais des jeunes qui découvrent le monde, qui s’interrogent sur ce qu’il est, sur ce qu’ils y font, sur ce qu’ils sont eux-mêmes. C’est cette interrogation qu’ils viennent préciser quand ils vont à l’école, et à laquelle ils peuvent espérer avoir des débuts de réponses.

L’entreprise est au service des métabolismes d’une société. Le système éducatif est au service de la construction des personnes qui formeront cette société.

Osons une métaphore:
Pour que j’aie accès à un livre, il a fallu que de multiples artisans fournissent du papier, de l’encre, des rotatives, que des libraires les diffusent. Tout cela, ce sont des métabolismes dont il ne faut pas nier l’importance. Mais ils restent inutiles en l’absence d’un texte, d’une pensée exprimée par des mots. C’est l’acte d’écrire qui est au coeur de cette création.

Et bien de même, joue un rôle l’éducateur qui participe à l’effort d’un jeune avide de se penser lui-même.

Albert Jacquard

« Je n’ai pas de solution : mon objectif, ce n’est pas de construire la société de demain, c’est de montrer qu’elle ne doit pas ressembler à celle d’aujourd’hui. »

L’École n’est pas une Entreprise (2/3)

Le Ministère de l’éducation Nationale n’est pas une entreprise.

Dans une entreprise, qu’elle soit industrielle ou commerciale, il s’agit d’utiliser au mieux les ressources disponibles, que ces ressources soient un capital, un investissement ou des hommes. Car les hommes, comme les machines, sont regardés dans l’entreprise comme des ressources, ce qui est manifesté par la présence (à partir d’une certaine taille de l’entreprise) d’un directeur des ressources humaines, et ce personnage est très élevé dans la hiérarchie.
Pour que ces ressources soient utilisées au mieux, la culture de notre société admet que les individus soient mis dans une structure de compétition.
En permanence, ils sont comparés les uns aux autres et une lutte souvent fort rude les opposent et l’entreprise s’arrange pour que cette opposition soit efficace.

Naturellement ce processus produit des vainqueurs et des vaincus. Il provoque des drames avec un coût humain douloureux. Mais pour les théoriciens de l’économie, cet aspect est rendu acceptable car ils voient dans cette compétition une véritable loi de la nature contre laquelle il serait vain de lutter. L’argument n’est guerre solide, mais constatons que le monde de l’entreprise est aujourd’hui celui de la compétition.

Qu’en est-il du monde de l’éducation ? Sans trop y réfléchir, on le décrit avec les mêmes mots. On y introduit des analyses basées sur les mêmes critères, ce qui aboutit à pervertir sa finalité car l’objectif même de l’éducation est de mettre un enfant ou un adolescent en état de rencontrer les autres, de s’insérer dans une communauté qui va l’aider à devenir lui-même. Il est donc nécessaire que le milieu éducatif crée des rapports entre individus qui puissent être à base confiance, à base de réciprocité et non des rapports à base de crainte et de soumission.

Cette rencontre met systématiquement en évidence des différences. Mais l’erreur dramatique serait de transformer ces différences en hiérarchie en se référent à un jugement sur la valeur de chacun car ce jugement ne peut avoir de sens
et par conséquent la compétition n’a pas à entrer à l’école.

L’opposition entre l’activité des entreprises et celle du système éducatif est toute entière résumé par ce constat.

Dans la première, les différences sont synonymes de hiérarchie, de classement, de trie, d’évaluation, d’élimination.
Dans la seconde (l’école) ces comportements ne peuvent être justifiés.

Malheureusement, l’état d’esprit des premières (des entreprises) a aujourd’hui un pouvoir de diffusion si grand qu’il pénètre dans les justifications des secondes et ils contaminent les plus réfractaires.

L’École n’est pas une Entreprise (1/3)

Comparons le monde de l’entreprise et le monde de l’éducation.

Pour marquer l’opposition, il suffit d’imaginer les rapports humains tel que peut les rêver un PDG d’une grande entreprise et tel que peut le rêver un enseignant dans un lycée quelconque.

Le grand patron sait bien que nombre de ses difficultés sont provoqués par son personnel. Les ouvriers, les employés ne sont jamais contents, ils s’inscrivent dans des syndicats contestataires, ils menacent de faire grève et même, parfois, ils passent à l’acte et toutes les prévisions de productions sont à réviser…
Le rêve du PDG est finalement moins la compétence de son personnel que sa docilité. Il rêve d’un personnel qui accepterait d’être soumis.

Le rêve de l’enseignant, lui, est d’avoir face à lui des élèves qui l’écoutent et surtout qui réagissent. Il est là pour participer à la construction des personnes.

Mais de cette construction il ne connait pas les plans. Il n’en est ni le maître d’ouvrage, ni l’architecte de cette aventure qui va être vécue par l’élève tout au long de son existence. Lui, l’enseignant, il n’est ni l’auteur ni le metteur en scène, quelque soit la comparaison qui vient à l’esprit, il n’est ni ceci, ni cela. En fait, aucune comparaison n’est possible car tout dans le rôle de l’enseignant est paradoxal, ce qui est mis en relief par la phrase d’André Gide, que j’ai déjà évoqué, qui disait à son lecteur: ” si tu m’as compris, tu me jettes”.
C’est cela le rôle de l’enseignant: le professeur aide l’enseigné à trouver un chemin dans un labyrinthe que lui même sans doute a autrefois parcouru mais dont il ne sait plus comment il en est lui-même sorti.

La fonction qui lui est confiée consiste à provoquer plus qu’à réaliser, consiste à suggérer plus qu’à orienter, consiste à proposer plus qu’à faire accepter. Il est en face d’une personne en devenir et il lui faut la respecter comme si elle était déjà réalisée.
Son rêve est que le contact qu’il cherche à établir ne soit pas refusé mais que cela ne soit aucunement un signe de soumission.

Par leur contrainte comme par leur finalité, ces deux métiers (le PDG et l’enseignant) sont aux antipodes l’un de l’autre.
Le risque est grand lorsque l’on pense l’un avec le concept utilisé l’autre à tous les niveaux; y compris au niveau le plus élevé, et bien, le risque est catastrophique. Le ministère de l’éducation nationale ne doit pas être considéré comme une entreprise, et pour lui, le concept “rentabilité” n’a aucune signification.

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